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Saint Jean Cassien
Les Institutions Cénobitiques

 

LETTRE-PREFACE DE CASSIEN
à Castor, évêque d'Apt.
Le fait est raconté dans l'histoire de l'Ancien Testament.
Salomon avait reçu d'en haut « une sagesse et une prudence prodigieuses, et un esprit aussi vaste que les sables sans nombre de la mer », (3 Roi 4,29) et Dieu Lui-même a rendu témoignage qu'il n'avait point existé, dans le temps passé, d'homme semblable à lui, et que l'avenir non plus n'en devait pas voir surgir. Or, ce roi très sage, lorsqu'il désira élever Seigneur son temple fameux et magnifique, sollicita le secours du roi étranger de Tyr. Hiram, le fils d'une veuve, lui fut envoyé ; et de tout ce que la divine Sagesse suggérait à ses méditations concernant la maison du Seigneur et les vases sacrés, il le fit le ministre, l'intendant et l'exécuteur. Un empire si élevé au-dessus de tous les royaumes de la terre, la noblesse supérieure et l'excellence de la descendance d'Israël, cette sagesse divinement inspirée, qui surpassait toutes les disciplines et les institutions de l'Orient et de l'Egypte, ne dédaignèrent point les conseils d'un pauvre et d'un étranger.
C'est par de tels exemples que vous fûtes instruit, ô Castor, Père très saint. Résolu à votre tour d'édifier au Seigneur un temple véritable et spirituel, non à l'aide de pierres insensibles, mais avec une société de saints, un temple qui ne soit pas temporel et corruptible, mais éternel et inexpugnable ; désireux encore de consacrer à Dieu des vases très précieux, non point de ceux qui, fondus d'un métal muet, or ou argent, puissent, après, être enlevés par le roi de Babylone et destinés aux plaisirs de ses concubines et de ses princes, mais des âmes sanctifiées, portant en elles le Christ-Roi dans l'éclat immaculé de leur innocence, de leur justice et de leur chasteté : c'est à juste titre que vous daignez appeler à la participation d'un si grand ouvrage un homme aussi dépourvu que moi, et de toutes parts indigent.
Tel est, en effet, votre dessein, d'établir dans une province ignorante jusqu'à ce jour du cénobitisme, les institutions de l'Orient et principalement de l'Egypte. Et, bien que vous soyez vous-même achevé en toute vertu et science, à ce point comblé de toutes les richesses spirituelles, qu'aux âmes en quête de la perfection, votre parole, que dis-je votre vie seule soit plus que suffisante à en fournir le type, vous voulez néanmoins, inhabile comme je suis à écrire et pauvre de langue autant que de savoir, que je concoure de mon indigence à l'accomplissement de vos désirs. Vous demandez, vous commandez, si maladroite que puisse être ma plume, que je retrace les coutumes que j'ai vu observer dans les monastères d'Egypte et de Palestine, telles que les pères me les ont apprises. Vous ne souhaitez pas la grâce du discours, où vous êtes vous-même un maître ; mais votre vœu serait que la vie simple des saints fût expliquée dans un style simple aux frères de votre jeune monastère.
Or, autant l'ardeur pieuse de votre désir me provoque à vous obéir, autant je sens, à l'encontre, de multiples et graves inquiétudes, qui effrayent ma bonne volonté.
Tout d'abord, le mérite de ma vie est par trop inférieur ; et comment me flatter que mon cœur et mon intelligence soient aptes à embrasser dans toute leur grandeur des sujets si ardus, si obscurs et si saints ?
Puis, ce que j'ai essayé de pratiquer, ce que j'ai entendu, ce que j'ai vu de mes yeux dès le temps de mon enfance que je vécus parmi les pères, et que leurs exhortations et leurs exemples me furent un stimulant quotidien, il m'est impossible aujourd'hui de me le rappeler intégralement, après tant d'années que je suis sorti de leur compagnie et que j'ai cessé d'imiter leur vie. D'autant qu'une méditation paresseuse, une doctrine toute verbale ne servent de rien, lorsqu'il s'agit d'enseigner, de comprendre ou de retenir ces choses. Tout est dans l'expérience et la pratique, et n'est que là. Celui-là seul en est un bon maître, qui les a éprouvées ; et l'on n'est pas moins incapable d'y entrer, de les comprendre, si l'on ne s'efforce avec autant d'ardeur et sans plus ménager sa peine, de les vivre. D'autre part, ces idées doivent être fréquemment retournées, limées par des entretiens ininterrompus avec les hommes spirituels ; ou elles se perdent promptement dans l'insouciance de l'esprit.
Enfin, les souvenirs mêmes, tels quels, que je puis rappeler à ma mémoire, dans la mesure aujourd'hui possible, mais sans rapport assurément avec le mérite du sujet, mon style inexpérimenté ne saura pas les exprimer.
Ajoutez à cela que des hommes illustres par leur vie autant qu'habiles écrivains et savants renommés, ont déjà composé nombre d'opuscules sur ces matières : je veux parler de saint Basile, de saint Jérôme et de plusieurs autres. Le premier, répondant aux questions de ses disciples sur diverses coutumes et difficultés, l'a fait dans une langue qui ne se recommande pas seulement par sa facilité, mais pleine de témoignages des divines Ecritures. Le second, non content de produire des livres de son fond, en a traduit plusieurs du grec en latin.
Après ces fleuves débordants, d'éloquence, quelques gouttes avares ! On aurait bien sujet de me qualifier de présomption, pour oser un tel contraste ! Mais, ce qui me donne courage, c'est la confiance que j'ai en votre sainteté, c'est la promesse que ces riens, quels qu'ils soient, vous seront agréables, et que vous ne les destinez qu'aux frères rassemblés dans votre tout nouveau monastère. S'il m'échappe quelque maladresse, qu'ils veuillent bien me lire avec charité, et qu'ils le supportent avec une miséricordieuse indulgence, cherchant, dans le style la fidélité, plutôt que l'élégance et le bien dire.
Dans ces sentiments et animé par vos prières, ô Père très saint, modèle unique de religion et d'humilité, j'entreprends, selon les moyens que la nature m'a donnés, l'ouvrage que vous m'enjoignez. J'exposerai, comme à un monastère novice et vraiment altéré de désir, les points que mes prédécesseurs ont laissés entièrement intacts, en hommes qui écrivaient plutôt ce qu'ils avaient appris par ouï-dire, que ce qu'ils avaient eux-mêmes éprouvé.
Je n'ai aucunement l'intention de tisser un récit plein de merveilles divines et de prodiges. Certes, j'en entendis raconter de nos anciens, j'en ai vu moi-même s'accomplir par leurs mains en grand nombre et de vraiment incroyables. Mais je laisse tout cela, qui n'est propre qu'à exciter l'admiration du lecteur, sans lui être de nulle instruction pour la vie parfaite. Je ne veux qu'exposer fidèlement, dans la mesure qui me sera possible avec l'aide de Dieu, ce que j'ai entendu des pères sur leurs institutions, les règles des monastères, particulièrement. Sur l'origine, les causes et les remèdes des principaux vices, dont ils portent le nombre à huit. Ainsi donc, ce n'est pas des merveilles de Dieu, mais de la correction de nos mœurs et des moyens de parvenir à la consommation de la vie parfaite, que je me propose de traiter brièvement, selon ce que nos anciens m'en ont appris.
Sur ce point également, j'essayerai de satisfaire à vos recommandations : si je vois qu'il s'est pratiqué dans ce pays quelque retranchement ou addition au gré de chaque fondateur et contrairement au type établi par nos pères dès la plus haute antiquité, je serai fidèle à rétablir les usages disparus et à éliminer les nouveautés, conformément à la règle que j'ai vue dans les monastères d'Egypte et de Palestine, de fondation si ancienne. Je ne crois pas qu'un établissement tout nouveau dans ces contrées occidentales de la Gaule, ait rien pu trouver de plus raisonnable ou de plus parfait que les instituions où des monastères fondés depuis l'origine de la prédication apostolique par des hommes saints et spirituels, persévèrent jusqu'aujourd'hui.
Je prends toutefois sur moi d'introduire dans ce modeste ouvrage quelque tempérament. J'atténuerai jusqu'à un certain point, à l'aide des institutions qui se voient par les monastères de Palestine ou de Mésopotamie les points de la règle égyptienne qui me sembleraient impossibles, ou durs, ou difficiles en ces régions, soit à cause de l'âpreté du climat, soit à raison des mœurs moins traitables et en tout cas différentes. Lorsqu'on se tient à la mesure raisonnablement possible, la perfection de l'observance reste égale, même avec des moyens inégaux.


LETTRE DE CASTOR, EVEQUE D'APT
à Cassien, abbé de Marseille
Au Seigneur décoré par sa sainteté d'une gloire spéciale, illustre en toute sa vie, distingué par l'honneur du savoir, à Cassien, notre Père, Castor, le dernier des habitants de la terre, offre l'hommage du plus humble de ses serviteurs.
La raison elle-même réclame, ô Père, que ceux qui ne savent point user de la raison et demeurent inhabiles à trouvent aide et secours dans les soins affectueux d'un maître. Hélas ! Dans l'état de notre nature déchue, ou ne voit pas chez tous une égale aptitude à se conduire. Il reste néanmoins qu'en acceptant de subir une discipline, l'humanité se met en mesure de conquérir des avantages considérables. Tous les talents ne se rencontrent pas à toutes enseignes ; tous ne connaissent pas l'art de combattre. Mais celui-ci se perd justement, qui sait où prendre les biens meilleurs, et néglige de s'en emparer. D'autre part, qu'ils doivent. être ployés à de longs exercices, se fortifier par des travaux multiples et variés, ceux à qui se trouve commise la direction des autres! Parfois, le présomptueux succombe par sa témérité, lorsque, ayant de quoi satisfaire, à tous les besoins, son soin indiscret dépense en directions incertaines.
Or, ignorants comme nous le sommes, nous pourrions facilement, par inattention, nous laisser persuader ce qui ne convient pas.
Je viens donc à vous, Père très aimé, avec, toute la charité qui est en moi : que votre abondance inépuisable supplée à notre impuissance ! Les saints exercices auxquels vous présidez aujourd'hui, ont vu croître vos jeunes années et s'ouvrir cette intelligence si remarquable ; nous, nous ne sommes que des néophytes, pour qui les pompes du siècle n'ont point perdu leur charme ; réveillez-nous par la description de votre vie, ne remettez pas !
Nous vous tenons pour l'homme du monde le mieux instruit de la doctrine des monastères orientaux, particulièrement de ceux de l'Egypte et de la Thébaïde : n'avez-vous pas illustré de votre présence les lieux rendus fameux par la Nativité du Seigneur ? Mais possédant à fond toutes les branches de la science catholique, serait-il convenable que vous nous abandonniez à notre indigence ?
Je le réclame avec instance de votre Paternité : ne refusez pas à notre monastère novice de lui expliquer simplement, telles que les Pères vous les ont apprises, les institutions cénobitiques que vous avez vu s'établir et fleurir par l'Egypte et la Palestine, et que vous faites vous-même observer. Ne différez pas de répandre les flots d'une éloquence douce comme le miel, et d'en abreuver nos cœurs trop longtemps arides, afin que c'en soit fini de la stérilité, et que les fruits de justice abondent.
Je crois que si nous réussissons à faire quelque progrès, si, pour réponse à votre paternel labeur, notre lâcheté peut offrir à Dieu un service moins indigne, vous en aurez une plus belle récompense.
Adieu ! Père des serviteurs de Dieu, et souvenez-vous de moi.

LIVRE 1 : DE L'HABIT DES MOINES

CHAPITRE 1 : De la ceinture du moine

Ayant à parler des institutions et règles monastiques, par où mieux commencer, avec l'aide de Dieu, que par l'habit des moines ? Il sera logique et plus facile d'exposer leur vie intérieure, après que nous aurons dépeint aux yeux le costume qu'ils revêtent extérieurement.
Soldat du Christ, toujours en tenue de guerre, le moine doit avoir continuellement les reins ceints. Dans cet habit ont marché les hommes qui, sous l'Ancien Testament, jetèrent les premiers fondements de notre profession, Elie et Elisée, comme le montre le témoignage des divines Ecritures. Et nous savons que les princes et maîtres de la Loi nouvelle, Jean-Baptiste, et Pierre, et Paul, ainsi que les autres du même ordre, ne tirent pas d'une autre manière.
Elie, type et prophétie, sous l'ancienne Alliance, des fleurs de la virginité et des exemples de chasteté et de continence, fut envoyé de Dieu, pour tonner contre les messagers d'Ezéchias, le roi sacrilège d'Israël immobilisé par la maladie, celui-ci s'était résolu de consulter, sur l'état de sa santé, Béelzébub, le dieu d'Accaron ; mais le prophète, accourant au-devant d'eux, leur prédit que le roi ne se lèverait plus du lit où il était tombé. Cependant, le malade le reconnut à la description de son vêtement. Les messagers, de retour, lui rapportaient la sentence du prophète. Il demanda : «Quel étaient l'aspect et le vêtement de l'homme qui est venu au-devant de vous et vous a tenu ce langage ? C'était, répondirent-ils, un homme velu, qui portait une ceinture de peau autour des reins. » (4 Roi 1,8). A cette ceinture, l'image de l'homme de Dieu surgit sous les yeux du roi : «C'est Elie le Thesbite,» dit-il. La ceinture fut donc, avec l'apparence hirsute et inculte, le signe indubitable auquel il reconnut l'homme de Dieu. Parmi les milliers et les milliers d'Israélites au milieu desquels Elie demeurait, elle lui était comme un signe spécial, une marque indélébile du genre de vie qu'il avait adopté.
Jean paraît entre l'Ancien et le Nouveau Testament, limite sacrée, fin de l'un et commencement de l'autre. Or, voici ce que l'évangéliste nous raconte de lui : «Jean avait un vêtement de poil de chameau, et une ceinture de peau autour des reins.» (Mt 3,4).
Pierre a été jeté par Hérode au fond d'une prison. La veille du jour où il en doit sortir pour aller à la mort, un ange lui apparaît, et commande : «Mets ta ceinture, et chausse sandales.» Avertissement superflu, si l'ange de Dieu n'eût remarqué qu'afin de réparer ses forces par le repos de la nuit, l'apôtre avait il soulagé ses membres défaits, en déliant pour quelque temps sa ceinture.
Paul montait à Jérusalem, et les Juifs allaient sans tarder le mettre dans les fers. Le prophète Agabus le trouve à Césarée, lui enlève sa ceinture, se lie les mains et les pieds, voulant figurer par ce geste les violences de sa passion, et s'écrie : «Voici ce que dit le saint Esprit : L'homme à qui appartient cette ceinture, sera lié de la sorte par les Juifs dans Jérusalem, et ils le livreront entre les mains des Gentils.» (Ac 21,11). Le prophète aurait pu parler comme il faisait, et dire : «L'homme à qui appartient cette ceinture,» si Paul n'avait eu l'habitude de la porter toujours autour des reins ?

CHAPITRE 2 : Le vêtement du moine

Il suffit au moine d'un vêtement qui couvre son corps, épargne sa pudeur et amortisse l'injure du froid. Rien pour nourrir des semences dé vanité ou d'élèvement. «Ayant la nourriture et de quoi nous couvrir, tenons-nous contents,» (1 Tim 6,8) déclare l'Apôtre. Il dit : Operimenta, «de quoi nous couvrir» ; et non pas : Vestimenta, «vêtements», selon la lecture peu exacte de certains exemplaires latins. Il s'agit donc uniquement de couvrir le corps, non de flatter par une mise avantageuse. La plus grande simplicité possible : point de couleurs voyantes ni de coupe trop soignée, qui tranchent sur le reste des moines. D'ailleurs, un si parfait éloignement de toute recherche, que l'on n'évite pas avec un moindre soin l'excès contraire, de couleurs rendues méconnaissables par une négligence et une malpropreté affectées. Quelque chose enfin qui, en se distinguant absolument des modes séculières, demeure commun à tous les serviteurs Dieu. Tout ce qui serait choix individuel, prétention d'un petit nombre, et ne serait point tenu par le corps entier des frères, porterait le caractère de la superfluité ou de l'élèvement. Partant, on doit le juger nuisible ; y voir une marque de vanité, plutôt que de vertu.
Pour ce motif, il conviendra que nous aussi nous retranchions, comme inutile et superflue, toute nouveauté que nous ne verrions pas enseignée par les saints d'autrefois, qui jetèrent les premiers fondements de l'état monastique, ni par les pères de notre temps, qui gardent jusqu’aujourd’hui leurs institutions, comme un héritage transmis de génération en génération.
Ainsi, n'ont-ils voulu à aucun prix du cilice, parce que c'est un vêtement qui se remarque et frappe le regard, très propre par-là même à faire naître un vain élèvement, bien loin d'être à l'âme du moindre profit, incommode au reste pour le travail, dont un moine ne saurait se dispenser, et auquel il doit se porter toujours alerte et les membres libres.
Nous avons ouï dire, il est vrai, que plusieurs, d'ailleurs recommandables, avaient paru dans ce costume. Voilà donc une poignée de moines qui, par le privilège de leurs autres vertus, n'ont pas semblé devoir être blâmés pour des innovations contraires à la règle commune. Est-ce une raison d'ériger le cas en loi des monastères, et de renverser les décrets antiques des saints pères ? Le sentiment de quelques-uns n'a pas de titre à prévaloir dans notre estime ni à constituer un préjugé contre une loi générale et admise de tous. Nous devons prêter une foi inébranlable, une obéissance sans examen aux règles et institutions, non que le caprice d'un petit nombre a introduites, mais qu'une antiquité si reculée, une multitude innombrable de saints pères ont légué par une tradition unanime à la postérité.
Les deux traits suivants ne doivent pas nous imposer davantage, pour la conduite quotidienne de notre vie. Cerné par les masses ennemies, Joram, le roi sacrilège d'Israël, déchira son vêtement, et se montra couvert intérieurement d'un cilice ; les Ninivites, afin d'adoucir la sentence divine que le prophète avait portée contre eux, endossèrent également ce rude vêtement. Mais, pour le premier, le récit le dit, c'est intérieurement qu'il en était revêtu ; et personne ne s'en fût aperçu, s'il n'avait déchiré son habit de dessus. Quant aux seconds, c'était à un moment où tous pleuraient sur la ruine imminente de leur cité, et se montraient uniformément dans cette mise ; on ne pouvait donc noter personne d'ostentation : dès que l'extraordinaire cesse d'être singulier, il cesse également de choquer.

CHAPITRE 3 : La coule des Egyptiens

Il est certaines parties, dans le costume des moines égyptiens, qui n'ont pas tant de rapport aux nécessités corporelles qu'à la règle des mœurs. C'est qu'ils entendent, pratiquer l'innocence et la simplicité, jusque dans la qualité du vêtement. Ainsi portent-ils jour et nuit des coules fort petites, qui leur descendent au bas de la nuque, à la naissance des épaules, et ne couvrent que la tête. Imitant les petits par l'habit, ce leur sera un avertissement de garder aussi constamment leur innocence et simplicité. Revenus à l'état de l'enfance, ils chantent au Christ à toute heure, dans la vérité de leur âme : «Seigneur, mon cœur ne s'est point exalté, et mes yeux ne se sont point élevés ; je n'ai point marché par des voies prétentieuses, ni recherché des merveilles au-dessus de moi. Si mes sentiments n'avaient pas été humbles, mais que j'eusse exalté mon âme, vous m'auriez traité comme l'enfant qu'on sèvre sur le sein de sa mère.» (Ps 130,1-2).

CHAPITRE 4 : Le colobium ou tunique

Ils revêtent aussi le colobium ou tunique de lin, qui leur vient à peine au bas du coude, laissant nu le reste du bras.
L'absence des manches leur rappelle qu'ils ont retranché les actes et les oeuvres du monde.
Le lin leur fait connaître qu'ils sont morts à toute vie terrestre, et leur donne sujet d'entendre chaque jour l'Apôtre qui leur dit : «Mortifiez les membres de l'homme terrestre.» (Col 3,5). C'est ainsi leur mise elle-même qui proteste : «Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu» ; (ibid. 3). «Ce n'est pas moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi» ; (Gal 2,20). «Ce monde est crucifié pour moi, et moi pour lui.» (Ibid. 6,4).

CHAPITRE 5 : Les brassières

Ils portent encore des cordelettes doubles, tissées de fil de laine, que les Grecs nomment analavou et que nous pouvons appeler des subcinctoria, ou des redimicula, ou proprement des rebracchiatoria.
Ces brassières descendent par le haut de la nuque, se divisent sur les deux côtés du cou, contournent le creux des aisselles, en ceignant le torse de part et d'autre. Elles lient ainsi fortement, pressant et assujettissant au, corps l'ampleur du vêtement. Les bras serrés, les moines se trouvent prompts et libres pour toute sorte de besogne ; et ils s'appliquent de toute leur force à remplir le précepte de l'Apôtre : «Ces mains ont fourni à tout ce qui m'était nécessaire, et à ceux qui étaient avec moi» ; (Ac 20,34). «Nous n'avons mangé gratuitement le pain de personne ; mais nous avons travaillé nuit et jour dans la peine et la fatigue, afin de n'être à charge à aucun de vous» ; (2 Th 3,8). «Celui qui ne veut pas travailler, ne doit pas non plus manger.» (Ibid. 10).

CHAPITRE 6 : Le manteau

Soin de l'humilité dans leur mise, de la modicité dans la dépense, ils se couvrent, après cela, le cou et les épaules d'un petit manteau, tout étroit, qui porte, dans notre langue comme dans la leur, le nom de mafors. Ils évitent, par ce moyen, le luxe ambitieux des planetica et des byrrus.

CHAPITRE 7 : La mélote et la peau de chèvre

Les dernières pièces de leur habit consistent en une peau de chèvre, que l'on appelle mélote ou pera, et le bâton.
Ils les portent à l'imitation de ceux qui furent, dans l'Ancien Testament, les figures prophétiques de l'état monastique, et dont l'Apôtre dit : «Ils ont erré deçà et delà, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres, dénués de tout, persécutés, maltraités - eux dont le monde n'était pas digne - ils menèrent une vie vagabonde dans les déserts et les montagnes, dans les cavernes et dans les antres de la terre.» (Heb 11,37-38).
Toutefois, l'habit de peau de chèvre signifie en outre que le moine, après avoir mortifié toute impétuosité des passions charnelles, doit se fonder en une souveraine gravité de vertu ; de la fougue et des feux de la jeunesse, de son ancienne mobilité, rien ne doit plus subsister en lui.

CHAPITRE 8 : Le bâton

Les mêmes hommes dont a parlé l'Apôtre, portèrent également le bâton. Elisée, qui fut l'un d'eux, nous le donne à connaître, lorsqu'il dit à Giezi, son serviteur, en l'envoyant ressusciter le fils de la femme: «Prends mon bâton, va, cours, et le pose sur le visage de l'enfant ; et il vivra.» (4 Roi 4,29). Le prophète, en effet, ne le lui aurait pas donné à porter, si ce n'eut été son habitude de le tenir constamment à la main.
Le port du bâton renferme aussi un enseignement spirituel : le moine ne doit jamais marcher sans armes entre tant de chiens aboyants que sont les vices, tant de bêtes invisibles que sont les puissances du mal. Le bienheureux David demandait à en être délivré, lorsqu'il disait : «Ne livrez pas aux bêtes, Seigneur, l'âme qui vous loue.» (Ps 78,19). Le moine, lui, doit refouler leurs assauts et les rejeter au loin par le signe de la croix, abattre leurs violences furieuses par le continuel souvenir de la passion du Seigneur et l'imitation de son esprit de mort.

CHAPITRE 9 : Les chaussures

Ils repoussent les chaussures, comme interdites par le précepte évangélique : mais, lorsque l'infirmité, la rigueur du froid matinal ou les ardeurs brûlantes du soleil de midi l'exigent, ils se protègent seulement les pieds à l'aide de sandales.
Selon leur interprétation, l'usage des sandales et la permission dont il s'autorisent, ont le sens que voici. Demeurant en ce monde, nous ne pouvons nous affranchir entièrement, nous dégager tout à fait des sollicitudes charnelles ; du moins, que les nécessités du corps ne nous donnent qu'un minimum d'occupation et d'embarras. Puis, on peut parler en un certain sens des pieds de l'âme, avec lesquels nous courons à l'odeur des parfums du Christ. Le bienheureux David y fait allusion, lorsqu'il dit : «J'ai couru, altéré de soif,» (Ps 61,5) et aussi Jérémie : «Pour moi, dit-il, je n'ai pas éprouvé de fatigue à vous suivre.» (Jer 17,16). Libres et légers, ils doivent être toujours prêts pour la course spirituelle et la prédication de l'Evangile de paix. Ne souffrons point de les voir s'envelopper de la peau morte des soucis du siècle, en occupant notre pensée de choses que la nature n'exige point, mais qui n'ont d'autre objet qu'une volupté superflue et pernicieuse. Nous le ferons, si, comme le veut l'Apôtre, nous ne prenons pas «soin de la chair, de manière à satisfaire ses désirs déréglés». (Rom 13,14).
Quelque licite que soit l'usage des sandales puisque la parole du Seigneur le concède: les Egyptiens ne les gardent pas à leurs pieds, lorsqu'ils vont célébrer ou recevoir les saints mystères. Ils estiment devoir suivre à la lettre ce qui est dit à Moïse et à Jésus, fils de Navé : «Délie la courroie de ta chaussure, car le lieu que tu foules est une terre sainte.» (Ex 3,5).

CHAPITRE 10 : Des tempéraments qu'il convient d'apporter à l'observance, selon la nature du climat et l'usage de la province

Tout cela, pour qu'il ne semble pas que j'aie rien omis de ce qui concerne l'habit des moines égyptiens.
Mais nous n'avons à retenir que ce qui s'accommode à la position des lieux et à l'usage de la Province. Il est clair que nous ne pouvons-nous contenter de sandales, ni d'un colobium, c'est-à-dire d'une simple tunique ; l'âpreté, du climat ne le permet point. Pour la coule minuscule et la mélote, elles donneraient plus à rire qu'à s'édifier.
Il ne faut donc s'attacher, selon moi, parmi les vêtements ci-dessus mentionnés, qu'à ceux qui conviennent à la fois à l'humilité de notre profession et à la nature du climat. Que notre habillement ne consiste pas en des modes étranges, dont pourraient se choquer les gens du monde, mais dans une honnête pauvreté.

CHAPITRE 11 : De la ceinture spirituelle et de son sens mystique

Voilà donc le soldat du Christ couvert de ces vêtements.
Il doit savoir d'abord qu'il est étreint dans une ceinture, afin de se porter à tous les services et travaux du monastère, non seulement d'une âme prompte, mais dans une mise toujours alerte. Le degré de sa ferveur à chercher le progrès spirituel et la science des choses divines dans la pureté du cœur, se reconnaîtra à son zèle et à sa dévotion pour l'obéissance et le travail.
Deuxièmement, qu'il apprenne que, dans le port de la ceinture, se cache un grand mystère, dont on exige de lui l'accomplissement. Le fait d'avoir une ceinture aux reins et d'être entouré d'une peau morte, signifie la mortification des membres. Le moine y verra un constant rappel du commandement évangélique : «Ayez la ceinture autour des reins,» (Luc 12,35) et de l'interprétation de l'Apôtre : «Mortifiez les membres de l'homme terrestre, la fornication, l'impureté, la luxure, la convoitise mauvaise.» (Col 3,5).
C'est pourquoi nous lisons dans les saintes Ecritures que ceux-là seulement portèrent la ceinture, qui avaient éteint en soi les semences de passion. En toute vérité, ils chantaient la parole du bienheureux David : «Je suis devenu comme une outre exposée à la gelée.» (Ps 118,83). Car, après avoir détruit jusque dans leurs moelles la chair du péché, l'enveloppe de leur homme extérieur cédait en quelque sorte à la poussée de l'Esprit dont ils étaient remplis. Et le psalmiste ajoute très heureusement : «À la gelée,» parce que, non contents de la mortification du cœur, ils avaient refroidi par la continence les passions de l'homme extérieur et les ardeurs mauvaises de la nature. Selon la parole de l'Apôtre, ils ne supportaient plus que le péché régnât d'aucune manière dans leur corps mortel ; et leur chair avait cessé de lutter contre l'esprit.

Livre 2

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