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EXPERIENCE
COMMUNAUTAIRE
Hiéromoine ELIE
Le
principe directeur d'une vie monastique de type communautaire
est d'ouvrir d'abord une brèche sur la lumière du Royaume, mais
aussi ne l'oublions pas, d'incarner ici-bas, si faire se peut,
ce Royaume. Un monastère est une "Cité de Dieu". Mais
un monastère est aussi une contestation fondamentale de ce monde.
Le moine pense qu'on ne peut se révolter qu'au nom de la valeur
suprême, de l'esprit, c'est-à-dire au nom de Dieu" (N.Berdiaev,
Essai d'autobiographie spirituelle, Buchet-Chastel, 1979). Aussi,
la seule forme que peut prendre un monastère, sans donner évidemment
dans la politique, ne peut être que théocratique. Dieu, dans la
vie intérieure de chaque membre, fait Sa Politique. Or cette Politique,
non selon la sagesse de ce monde mais selon la folie de Dieu,
est avant tout une révolution de cette "convenable personne"
que nous croyions être. La psychagogie (le terme psychagogie signifie,
étymologiquement, conduite, éducation, de l'âme. Là, par contre,
il sert à désigner la manière dont Dieu vient à orienter notre
vie, providentiellement, par Son Esprit) divine est, en ce sens,
une rupture de charmes.
Parler
de la vie d'une communauté, de son ethos, est une gageure bien
difficile: un monastère est un corps mystique qui s'enracine dans
l'Eglise. Or, comprendre "l'invisible" d'une communauté,
sa face cachée, comme une abstraction, indépendante des membres
de cette dernière, est un danger assez grave. L'anatomie mystique
d'un monastère est impensable sans chacun de ses membres et elle
évolue perpétuellement selon le "Don de Dieu". Voilà
pourquoi nous voudrions dire d'abord, sans prétendre épuiser le
sujet, d'un monastère ce qu'il n'est pas, en signalant quelques
écueils.
De
la fusion
Qu'entendons-nous
par fusion ? La fusion est la perte du sentiment d'être soi-même.
Perte de cette présence à soi, de ce "commerce" intérieur,
dans une extériorité informe. Je ne sais plus qui je suis, ce
que je suis, à quoi j'aspire. La conscience d'être moi-même s'évanouit.
Je me confonds avec un élément venu de l'extérieur, une impression
désuète ou autre. Que ce soit une idée, un sentiment, une préférence
ou quoi que ce soit d'autre, cela me fait violence et m'oblige
à céder le pas, au prix de la possession de moi-même. Je ne me
possède plus. Je suis une observance, une obédience, un parti
à défendre, une rêverie à laquelle je m'accroche, une idée fixe,
une identité dont je m'entiche, bref toutes sortes d'activités
extérieures auxquelles s'identifie mon être. Mais je ne suis plus.
Le problème apparaît ainsi d'abord comme un questionnement identitaire.
Qui suis-je ?
A
la lumière de ce trouble, on s'aperçoit qu'une personne et, par
extension, une communauté peuvent tendre insensiblement et par
facilité vers un type de moine bien délimité qu'il convient d'adopter,
afin d'éviter le discernement de soi-même dans l'Idée de Dieu.
Pour être moine, il faut répondre à telle attitude. Il faut devenir
ça. C'est là une tentation cénobitique. Or l'homme moderne qui
tend à la vie monastique doit avant tout savoir se situer devant
Dieu. Qui suis-je dans le Regard de Dieu ? Puis trouver une existence
qui favorisera cela. S'il choisit la vie communautaire, le monastère
lui offrira l'espace vital nécessaire. Mais qui dit espace vital,
dit épanouissement en Dieu et non croissance fantasque selon le
"romantisme" d'un moment.
La
fusion est alors la croyance en un modèle unique, une sorte de
pression idéologique du groupe sur mon intériorité. L'extérieur
menace ainsi d'étouffer l'intérieur. Si je veux devenir moine,
je dois d'abord être comme ceci ou comme cela. C'est une pure
vue de l'esprit. Un moine est un être qui s'enfonce dans le mystère
de son identité en Dieu, "l'image que Dieu avait de lui en
le créant". En revêtant l'habit angélique, c'est l'archétype
personnel voulu par Dieu qu'il endosse, sinon qu'il devrait tendre
à découvrir. C'est pourquoi, il faut beaucoup de discernement
et de prudence.
La
pesée du groupe sur la croissance en Dieu d'un individu ne devrait
pas se rencontrer dans un monastère. Ce "communautarisme
, pour ne pas dire communisme, est très dangereux. Un monastère
est un corps mystique et chaque membre a sa valeur propre, qui
souvent reste à discerner, voire à conquérir, mais dans la lumière
de Dieu.
De
l'individualisme
Cependant,
on confond un peu rapidement solitude selon Dieu et repliement
égocentrique. La solitude selon Dieu existe dans les communautés.
Peut-être est-elle, effectivement, moins romantique que cette
solitude d'image d'Epinal : on se verrait facilement tel le grand
saint Antoine, perdu pour le siècle, aux bords de l'abîme du monde,
et éperdu de Dieu. Mais, en fait, on est bien loin de la réalité.
Or la réalité est l'expression de la Volonté de Dieu.
Donc,
si le fait que la communauté puisse peser sur l'intériorité est
un écueil du cénobitisme, la fuite dans un individualisme, la
plupart du temps fébrile, n'est pas non plus la solution. Un monastère
n'est pas une communauté d'ermites. Quoi qu'on en dise, l'individualisme
est plus d'abord une fuite de son véritable "soi-même"
qu'une réelle recherche érémitique.
Je
ne perdrai rien du "Don de Dieu" en saluant ou souriant
à mon frère, en étant attentif à ce qui se passe autour de moi,
à mon prochain. Ce prochain d'ailleurs que l'on souhaiterait plus
abstrait et selon nos propres vues. Ce prochain tellement proche
qu'on finit par: ne plus le voir. A trop rêver d'une vie selon
Dieu, on passe hier souvent à côté de Lui.
Toutefois,
l'individualisme, la réaction de se replier sur soi, et bien souvent
de se scléroser, sont plus révélateurs d'une difficulté à se situer
en communauté que d'un égoïsme inné. L'égocentrisme est le signe
d'une angoisse sociale, d'une incapacité à savoir qui je suis
quand l'autre est en face de moi. C'est un mal très actuel. En
se repliant et en ne recherchant que son ego, on tente désespérément
de se protéger. On se durcit et se recroqueville pour se garder
de la peur de l'autre. Car l'autre, quand il n'est pas qu'un simple
écho refoulé de moi-même, est le signe d'une existence parfaitement
libre dans sa différence. Et nous craignons les différences parce
qu'elles dévoilent nos limites, nos lâchetés et nos impuissances.
Or Dieu est le Tout Autre : quelle n'est pas alors notre difficulté
à L'accepter ?
L'individualisme
peut masquer une subtile recherche de soi qui n'est pas, peu s'en
faut, "la Liberté glorieuse des enfants de Dieu", Cependant,
il s'en faudrait de beaucoup également pour ne voir là que simple
vanité, car ce que l'on croit être du narcissisme n'est bien souvent
qu'une tentative de rassurer une nature complexée à grands coups
de fantasmes, d'illusions vaporeuses. Narcisse a peur de lui-même
: il sursaute à la vue de son ombre. Alors il s'invente, s'imagine
une face agréable, sinon une sagesse digne des pères du désert,
et se repaît de ce doux rêve, de cet agréable reflet qui lui raconte
qu'il est le plus beau. Le réveil sera d'autant plus difficile
et cependant d'autant plus nécessaire que son miroir est, ne lui
en déplaise, parfaitement aveugle, sinon démagogue.
Il
convient de bien comprendre que le charisme de la vie monastique,
qui plus est cénobitique, est de nous libérer des illusions que
l'on nourrit sur la vie en Dieu. Sortir de la carapace que l'on
échafaude en est une des clefs. Mais c'est un des "sept Dons
de l'Esprit" de perdre "les écailles de nos yeux",
car nous avons beaucoup de mal à abandonner nos théories bien
convenues, nos sentiments, nos craintes, sinon nos lâchetés, voire
nos sensations aussi agréables que brèves. Bref, tout ce psychisme
que l'on béatifie assez rapidement, par faiblesse, qui nous étouffe
et que pourtant on s'évertue obstinément à ne point relativiser.
Étrange ironie : on se refuse souvent à perdre ce qui est le moins
bon et jusqu'au plus désagréable même. On s'agrippe à ses attachements,
même les plus vils et serviles, par crainte de la liberté. La
liberté nous fait trop peur.
De
la Communion
Doit-on
alors rappeler que les communautés apostoliques étaient appelées
couramment des caritas, des charités, et que le nom servant à
désigner certaines communautés monastiques primitives était koïnonia,
communion ?
Le
moine doit perdre son âme pour la retrouver. "Séparé de tous
et uni à tous" (Evagre, Traité de l'oraison), il fuit la
surface des choses et de lui-même pour mieux les saisir en leur
centre : tels que Dieu les désire. C'est là la plus noble difficulté
de sa tâche. Ni Œdipe, par la recherche d'une sécurité utérine
dans la communauté, ni Narcisse, par la seule contemplation de
soi-même, le moine tente de devenir, ici-bas, ce qu'il est en
Dieu de toute éternité, c'est-à-dire une expression personnelle
du mystère divin. Mais qui dit personne, dit communion.
En
effet, la communion aux frères l'aidera et le père spirituel pourvoira
à ce discernement de soi-même selon le dessein bienveillant de
Dieu. Discernement toujours à renouveler selon la maturité spirituelle,
selon le désir de Dieu. Le moine vit dans le Désir de Dieu. Mais
la vie monastique est un mystère de mort, de mort vivifiante :
un mystère baptismal. Le moine, comme lors de son baptême, se
débarrasse de tout ce qui l'empêche de passer par le chas d'une
aiguille et par cette porte étroite, propre à chacun, d'arriver
dans le vaste espace divin.
Dieu
est communion : Trois en Un. Aussi, un monastère, bien au-delà
d'une simple imitation de l'existence angélique (la vie monastique
est appelée, dans la Tradition orthodoxe, l'ordre angélique. Nous
avons voulu mettre en exergue le fait qu'un monastère devrait
toutefois plutôt imiter le Mystère Trinitaire de Dieu pour son
bon parachèvement que la milice céleste des ange), doit-il refléter
la Vie même de Dieu. Un monastère est un miroir de la réalité
divine.
Ascèse
de la communion
Cependant,
parmi les difficultés d'une vie monastique de type communautaire,
une entrave plus particulière surgit : notre incapacité à la communion.
L'autre devient mon handicap et par là le moteur d'une progression
vers Dieu. Mais, soit que nous tentions de nous faire passer pour
ce que nous ne sommes pas, soit que nous nous effacions devant
l'autre, nous ne sommes pas réellement capables de communion,
donc capax Dei. La communion demande, avant tout, d'être soi-même.
Et cela nous est très difficile.
Un
des principaux obstacles à la communion pourrait bien être résumé
dans cette notion si riche de sens, empruntée à saint Clément
d'Alexandrie, de dipsychia. La dipsychia est un dédoublement négatif.
C'est vivre sur deux plans différents sans être vraiment dans
les deux. En clair : c'est "être assis entre deux chaises",
distordu entre deux mondes. Le fait de se dédoubler face à mon
frère, soit en "jouant un rôle", soit en étant sur la
défensive, soit en étant bien plus attentif à ce que je crois
qu'il veut me dire qu'à ce qu'il me dit vraiment, soit en essayant
d'anticiper...ou autre, est le meilleur moyen de faire avorter
un semblant de tentative de communion. "Sois plus toi-même,
sans craintes ni enflure, et tu verras mieux l'autre", pourrait
être là une maxime intéressante.
Pour
ce, il est nécessaire de se libérer d'une racine fort tenace qui
nous aliène et que les Pères appellent : la philautia, l'amour
propre, sinon la tendresse pour soi. Voir le monde avec les yeux
que nous a légués notre histoire, lourds de tout un passé familial,
culturel et psychologique, est aussi illusoire qu'aller au cinéma
et croire que l'écran nous décrit la vérité. Comment sortir de
soi-même ? Est-ce possible ? Dans une certaine mesure, c'est tout
à fait possible. Il faut alors tout voir sous l'angle de Dieu.
Accepter le Bien d'où il vient et cesser de le souhaiter autre
qu'il n'est. Voir avec Dieu, voir en Dieu, patiemment.
C'est
pourquoi, vu notre éloignement de cet état d'être, il nous est
absolument nécessaire de cultiver une vertu parmi les plus importantes
: l' épokhè, la suspension du jugement. Nous ne voyons de la réalité
qu'une mince parcelle. Dieu seul voit le Tout, malgré les contradictions
et les déchirures apparentes. Donc, puisque nous ne voyons qu'un
pan seulement du manteau de Dieu, nous devons nous efforcer de
faire taire notre raisonnement et notre logique, trop humains.
La connaissance de Dieu est d'abord une humilité de l'intelligence
humaine. Ne pas juger, c'est s'ouvrir au réel tel qu'il est, aux
hommes tels qu'ils sont et accepter notre entourage et le monde
dans leur état actuel. Ne pas juger, c'est dilater sa pensée en
une plus grande vision du monde, sortir de soi. L'absence de jugement
est un regard vaste, une expérimentation inespérée de ce que je
ne suis pas en devenant l'autre. Le non-jugement est une macrothymia
(ce terme désigne une attitude intérieure qui "voit en grand",
qui ressent selon le Tout, le monde et les situations. C'est "embrasser
d'un regard" sa vie et celle du monde, comme dans la fulgurante
d'un accident, au péril de la mort. Le mystère de la vieillesse
pourvoit à l'acquisition de cette vue panoramique, selon le dire
heureux d'Enzo Blanchi, dans Vivre le temps dans la vie monastique).
Et là seulement pourra commencer cette "connaissance multiforme"
du profond mystère de Dieu, dont nous parlent les grands mystiques.
L'âme peut connaître Dieu non en s'ajoutant quelque chose, comme
une pièce indispensable qui manquerait au mécanisme, mais en retranchant
ce qui l'empêchait de voir.
Ainsi,
la vie communautaire pourrait être un reflet de l'existence Divine,
cette communion de personnes qui doit, sans cesse, rester l'horizon
à atteindre, même si l'on sait que son terme est enraciné dans
l'Eternité de Dieu, donc dans l'au-delà. Mais cet "au-delà"
est parfois bien proche, plus qu'on ne le pense. A nous de savoir
le discerner. Là est notre joie, pour la plus grande Gloire de
Dieu.
Extrait
de la revue "Discernement : Διάκρισις" N°3

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